Pierre-Henri Tavoillot: «Démocratie par le droit ou démocratie par les voix: il va falloir choisir»
La volonté populaire sans frein peut certes mettre en danger les libertés individuelles, mais nous sommes aujourd’hui confrontés au péril inverse: un État de droit faussement neutre, qui œuvre sans le peuple et contre le pouvoir politique, s’inquiète l’universitaire, président du Collège de philosophie*.
Au cœur des régimes libéraux occidentaux se creuse un nouveau clivage entre deux horizons possibles pour la démocratie. Car que veut-on exactement? Aspire-t-on à une extension des droits individuels ou espère-t-on une meilleure expression de la volonté générale? Désire-t-on une démocratie par le droit ou une démocratie par les voix?
Les deux perspectives ont leur avantage et leur inconvénient entre lesquels il va falloir néanmoins choisir, et vite.
La démocratie par les voix est fidèle au sens originel du terme («gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple», comme disait Lincoln), mais elle se heurte à une difficulté que Proudhon avait résumée par une formule choc: «Le peuple n’est guère démocrate.»
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Il arrive donc que son suffrage, y compris majoritaire, produise des effets désastreux: terreur, oppression des minorités, mesures liberticides, goût pour les despotes… Raison pour laquelle cette volonté du peuple fut encadrée par le régime de l’État de droit. Mais pas n’importe quel droit! Le droit par lequel un peuple s’oblige à rester fidèle à lui-même, c’est-à-dire, d’une part, le droit des droits de l’homme en société (1789), qui pose des limites aux tentations fréquentes de renoncer à la liberté, à l’égalité ou à la fraternité. Et, d’autre part, le droit de la Constitution, qui précise comment la volonté générale doit s’exercer. Sans ce droit-là, il n’est pas de peuple souverain, mais un demos tyran, voire une simple foule qui souvent, comme le disait Hugo, «trahit le peuple».
La démocratie par le droit peut sembler l’héritière de la démocratie par les voix qu’elle conditionne et perfectionne. Mais l’on s’aperçoit qu’elle peut aboutir, degré par degré, à une véritable trahison du peuple.
Aujourd’hui, nous périssons écrasés sous le droit d’un État impuissant.
