Révolte contre le voile : les Iraniennes ont un message pour les féministes occidentales sur l’alliance islamisme-extrême gauche - Par Emmanuel Razavi
Des manifestations ayant fait plusieurs morts ont éclaté en Iran après l’annonce des autorités iraniennes de la mort de Mahsa Amini. Cette jeune femme avait été arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés ».
Atlantico : L'Iran est traversé par des manifestations importantes suite à la mort de Mahsa Amini, arrêtée à Téhéran pour « port de vêtements inappropriés ». Comment en sommes-nous arrivés à cette situation ?
Emmanuel Razavi : Il faut tout d’abord souligner à quel point ces femmes iraniennes qui luttent pour leurs droits et brûlent leurs foulards en public sont courageuses. Mahsa Amini est devenue un symbole de la lutte pour la liberté en Iran, car elle est plus que jamais révélatrice de la fracture entre une jeunesse iranienne qui aspire au changement et à la modernité, et le régime des mollahs, totalement dépassé par les aspirations de celle-ci (...).Pour revenir à votre question,la condition des femmes en Iran a connu de nombreuses évolutions en fonction des périodes. En 1935, Reza Shah Pahlavi avait par exemple interdit le port du voile en public. En 1936, il a réformé l’éducation nationale en mettant en place un système qui ne faisait aucune différence entre les garçons et les filles, et il a également permis l’entrée des femmes à l’université. Au début des années 60, les femmes ont le droit de vote et l’on a vu des Iraniennes s’engager en politique et devenir élues. Je me souviens très bien que dans les années 70, lorsque nous passions des vacances en famille Iran, les filles se promenaient en mini-jupe dans la rue, ou étaient en bikini à la piscine. L’on peut ainsi dire que cette période des années 30 aux années 70 est celle d’une certaine émancipation des femmes iraniennes. En ce sens, l’impératrice Farah Pahlavi a joué un rôle important, soutenant de façon active le droit des femmes en Iran et leur accès à l’enseignement comme à la culture. Puis tout a volé en éclat avec la révolution islamique. Il faut se rappeler qu’en 1978, Khomeini a lancé un appel aux femmes pour qu’elles s’engagent à ses côtés et manifestent contre le pouvoir. Cet appel a eu un large écho dans certains milieux populaires, mais surtout au sein des organisations activistes d’extrême gauche, telles les Moudjahidines du peuple Iranien d’obédience islamo-marxiste. Cette gauche anti-américaine et anticapitaliste, qui se voulait progressiste, s’est associée avec l’islamisme le plus rétrograde pour l’aider dans sa conquête du pouvoir. Mais lorsque Khomeini a pris le contrôle du pays, il l’a réduite à néant, et les femmes ont perdu la plupart des droits qu’elles avaient acquis sous la monarchie. Le voile est redevenu obligatoire, l’âge du mariage a été abaissé de 18 à 9 ans pour les filles. L’on peut dire que par naïveté et par aveuglement révolutionnaire, ces mouvements d’extrême gauche ont été les artisans et les complices de la victoire islamiste et de la régression du statut des femmes. Leur jeu politique fut d’autant plus aberrant qu’ils furent ensuite interdits et persécutés par le régime des Mollahs.
