Pierre-André Taguieff: «Pourquoi l'extrémisme de droite est condamné quand celui de gauche est toléré»
Au moment où l'Europe est traversée par une vague nationaliste et conservatrice, comme en Suède et en Italie, le philosophe, en s'appuyant sur son ouvrage Qui est l'extrémiste? réfléchit au sens des termes employés dans la vie politique.
Directeur de recherche honoraire au CNRS, Pierre-André Taguieff est philosophe, politiste et historien des idées. Auteur d'une cinquantaine d'ouvrages, il a récemment publié Qui est l'extrémiste ? aux Éditions Intervalles.
FIGAROVOX. - Pourquoi poser cette question : «Qui est l'extrémiste» ? Pourquoi une nouvelle définition devenait-elle nécessaire ?
Pierre-André TAGUIEFF. - En commençant par poser la question «qui» plutôt que la question «qu'est-ce que», j'ai voulu privilégier le travail d'enquête, quasi-ethnographique, sur les «extrémiseurs» et les «extrémisés», sur les croyances et les arguments des accusateurs et des accusés. Que disent, pensent et font les anti-extrémistes déclarés ? Et comment réagissent les «extrémistes» montrés du doigt ? Telles sont les deux questions préalables. J'ai ainsi fait le choix d'une approche pluraliste et perspectiviste, en prenant mes distances par rapport aux vaines tentatives de commencer par définir l'essence du phénomène extrémiste, qui sombrent toujours dans une forme d'essentialisme et s'en tiennent à un inventaire sommaire de thèmes idéologiques censés être partagés par toutes les formations supposées extrémistes.
Cette approche scolaire se poursuit en ajoutant des traits permettant de distinguer les extrémismes de droite et de gauche, comme si le clivage droite-gauche était parfaitement clair et défini une fois pour toutes. Il m'a semblé qu'il fallait d'abord s'interroger sur ceux qui qualifient d'extrémistes certains autres et pourquoi, mais aussi sur ceux qui sont déclarés extrémistes et sur leurs raisons de contester cette identification stigmatisante, voire diabolisante. Je suis donc parti des interactions polémiques observables, dans lesquelles des termes magiques comme «extrémisme» et «radicalisme» sont employés pour exclure et diaboliser, comme s'il s'agissait de conjurer le Mal ou la menace.
Nul ne se dit favorable à « l'extrémisme », surtout s'il s'agit d'un « extrémisme de droite », car la diabolisation s'exerce à sens unique. Le mauvais « autre » par excellence, c'est l'extrémiste de droite.
Le système démocratique, censé favoriser le consensus et le compromis, confère une légitimité populaire à des formations politiques condamnées par les élites du pouvoir politique et intellectuel pour ce qu'elles incarneraient la rupture et le conflit.
Plutôt qu'un ensemble de contenus doctrinaux, l'extrémisme désigne donc une tournure d'esprit et une manière d'agir ou de réagir, disons un style de pensée et d'action pour lequel la fin justifie les moyens.
.jpg)
