Céline Pina: «La montée de la violence témoigne du passage d'une société démocratique à une société tribale»
L'agression d'une octogénaire à Cannes par des individus de 14 et 15 ans a soulevé la question de la levée de l'excuse de minorité. L'essayiste propose une réflexion sur le rôle de la justice et le risque de désagrégation de la nation si celle-ci n'est plus rendue par l'État.
Ancienne élue locale, Céline Pina est journaliste à Causeur, essayiste et militante. Elle est la fondatrice de «Viv(r)e la République», elle a également publié Silence coupable (Kero, 2016) et Ces biens essentiels (Bouquins, 2021).
FIGAROVOX. - Après l'agression d'une femme de 89 ans à Cannes, David Lisnard a écrit une lettre au ministre de l'Intérieur dans laquelle il demande que «l'excuse de minorité puisse être automatiquement levée dans des cas d'espèce aussi graves et que les auteurs de tels agissements soient considérés comme des justiciables à part entière». Pourquoi est-il nécessaire d'avoir une réponse pénale adaptée et à la mesure des événements, y compris pour les mineurs ?
Céline PINA. - Le fait de considérer qu'un mineur n'est pas responsable de ses actes de la même manière qu'une personne majeure, car il n'est pas encore censé posséder le discernement d'un adulte, est normal et doit être maintenu. Pour autant, au vu du nombre d'actes violents impliquant des mineurs de plus en plus jeunes, la question d'une levée de l'excuse de minorité de façon plus systématique se pose. David Lisnard a tout à fait raison sur ce point. Néanmoins, cette solution n'est pas une panacée et ne concerne que les jeunes âgés de 16 à 18 ans. Or, l'extrême violence touche aujourd'hui des adolescents plus jeunes que cela, parfois des enfants et, toutes les cultures n'ont pas le même respect de l'enfance, ni la même considération que la nôtre pour la jeunesse d'un être humain.
Quelle que soit l'institution concernée, il existe une tension très forte entre les principes qui la gouvernent et le pragmatisme nécessaire pour s'adapter à un environnement qui évolue. Une institution doit incarner une forme de permanence sans nier pour autant le réel. Or là, l'évolution de la violence chez les très jeunes implique que la justice en tienne plus et mieux compte. Aujourd'hui, l'excuse de minorité est devenue un enjeu de criminalité. Dans les réseaux mafieux, notamment dans le trafic de drogue, l'utilisation d'enfants ou de très jeunes adolescents comme guetteurs («chouffeur») est liée au fait que ceux-ci sont très rarement inquiétés et ne risquent pas grand-chose pénalement. L'excuse de minorité est utilisée comme un totem d'immunité et de jeunes enfants s'habituent ainsi à évoluer dans un environnement où les actes posés n'ont aucune conséquence et où l'absence de respect de la loi rapporte. Le tout dans un environnement violent où l'avenir appartient au meilleur prédateur, à celui qui osera aller le plus loin dans la violence.
Ceux qui rompent avec la loi, les mœurs et la décence commune cassent le lien citoyen. Pourquoi devrait-on, envers et contre, tout leur devoir aide et solidarité ?
La première fonction de la justice n'est pas la rédemption du coupable mais la reconnaissance de la victime pour mettre fin au cycle de violence enclenché. La justice est là pour empêcher la contamination de la violence, sa transmission.
Autrui n'est plus un concitoyen et un égal, partageant les mêmes principes et reconnaissant les mêmes lois, mais un prédateur potentiel libre de toutes les transgressions. Il n'y a plus de sentiment d'ordre garanti et cela affecte la nature des relations interindividuelles et le rapport à l'État.
Les sociétés démocratiques ne fondent pas leur cohésion sur des facteurs extérieurs et ne légitiment pas le pouvoir en référence à un Dieu, à une appartenance ethnique ou à une loi qui serait naturelle, elles assument l'hétérogénéité des hommes mais croient en l'universalité de leur raison et de leur capacité de dialogue.
