Big Brother & censure : Vous souvenez-vous de Southport ? - Par Jeremy Stubbs, Bertrand Saint-Germain, Fabrice Epelboin et Franck DeCloquement
Big Brother & censure : Vous souvenez-vous de Southport ? Lors des émeutes violentes qui ont secoué l’Angleterre et l’Irlande du Nord cet été, le gouvernement britannique a démenti pendant des semaines que le tueur d’enfants de Southport ait pu avoir des motivations djihadistes. Il a même proclamé haut et fort que la responsabilité pour ce désordre était à mettre entièrement sur le compte d’une « extrême-droite » et menacé de poursuites ceux qui émettaient des hypothèses différentes tout en les traitant de complotistes propagateurs de fake news racistes concernant la motivation de l’auteur d’une tuerie dans un atelier de danse pour petites filles. Aujourd’hui, les autorités révèlent la vérité qu’elles nous cachaient dès le début de l’affaire. Axel Rudakubana est accusé par la justice d'avoir fabriqué de la ricine (poison mortel) et de s’être inspiré d’un manuel d'Al-Qaida.
Southport ou l’exemple chimiquement pur de la manière dont la lutte contre les extrêmes et les (supposées) fake news asphyxie la liberté d’expression dans les démocraties occidentales
Avec Bertrand Saint-Germain, Fabrice Epelboin et Franck DeCloquement
Atlantico : Après l’attaque menée à Southport en août dernier, le gouvernement britannique avait démenti que le tueur d’enfants de Southport ait pu avoir des motivations terroristes. L’assaillant est pourtant accusé d'avoir fabriqué un poison mortel et de s’être inspiré d’un manuel d'Al-Qaida. Que s'est-il passé au Royaume-Uni depuis cette attaque au couteau ? Le gouvernement britannique a-t-il engagé des poursuites et menacé tous ceux qui osaient contredire la vérité officielle? En quoi cela alimente-t-il beaucoup plus les extrêmes ?
Bertrand Saint-Germain : Depuis l'attaque de Southport en Angleterre contre des enfants, il y a eu une forte recrudescence des poursuites judiciaires contre les citoyens britanniques qui ont dénoncé ce crime et tenu des propos, jugés répréhensibles, sur les réseaux sociaux ou lors de manifestations. En effet, le crime de Southport, a conduit à de nombreuses manifestations dans tout le Royaume-Uni, lesquelles ont été fortement réprimées : il y a eu plus d'un millier d'arrestations et au moins 500 inculpations. Près d'une centaine de peines de prison ferme ont été prononcées. Un jeune homme de 19 ans qui avait lancé un œuf sur la police a été condamné à seize mois de détention ferme. Des sanctions maximales ont été prises contre ceux qui ont pu manifester. Un autre exemple concerne une condamnation à 26 mois de prison pour quelqu'un qui avait jeté un aspirateur sur les forces de l'ordre. Une personne a même été condamnée à trois ans de prison pour s'être emparée de la matraque d'un policier lors d’une manifestation. Même si cela concerne des gestes répréhensibles, des sanctions extrêmement fortes ont été appliquée à l’égard des manifestants qui participaient à des rassemblements contre l'islamisme. En ce qui concerne les poursuites nées de propos tenus sur les réseaux sociaux, celles-ci se fondaient notamment sur la mise en cause de la police et la propagation de « fausses nouvelles ».
Suite à l’attaque de Southport, certains manifestants ont estimé que ce drame était l'expression de l'islamisme radical, ce que contestaient le gouvernement et les autorités publiques. Or, dans les faits, la vérité a aujourd’hui bien montré que l'assassin était motivé par la haine de l'Europe, par la haine de la Grande-Bretagne et par l'islam radical et qu’il n’y avait aucune « fake-news » dans les informations diffusées par les britanniques sur l’auteur du crime.
Cet épisode et l’attitude du gouvernement britannique permettent-ils de révéler la stratégie adoptée dans bien des démocraties pour tenter d’enrayer les fake news ? Quelles sont les législations spécifiques du parlement européen, en Irlande, en Allemagne, en France ?
Bertrand Saint-Germain : Il est important de revenir sur cette accusation de fake news. Aujourd'hui, le terme même de « fake new »s est utilisé par les gouvernants, par les médias dominants pour déconsidérer toute expression d'idées ou d'opinions contraires au politiquement correct ou plus largement, à la doxa.
Mais au fur et à mesure que le temps passe, il est fréquent que des faits initialement condamnés ou dénoncés comme constituant des « fake news » se révèlent bel et bien réels.
Gouvernants, médias et justice deviennent de véritables puissances infernales. Au nom de cette accusation de « fake news », ils cherchent à limiter et à encadrer la liberté d'expression. Concernant les législations envisagées, il faut garder à l’esprit que nos démocraties disposent de tous les moyens pour contraindre et limiter la liberté d'expression. En matière de droit des libertés, ces dispositifs reposent sur un régime dit « préventif » : il s’agit d’encadrer, de limiter la liberté d'expression, de manière préventive, au nom des dommages éventuels que l'usage de celle-ci pourrait causer.
Des citoyens se voient alors incriminés avant même qu'ils n'aient commis le moindre acte, et cela pour la simple raison que les opinions qu'ils exprimeraient seraient susceptibles de provoquer des réactions négatives de la part d'autres citoyens. Afin d'éviter cela, la liberté d'expression va être limitée. Il faut savoir que la France est le pays qui a sollicité le plus souvent Facebook pour obtenir l'interdiction et le bannissement d'un certain nombre de contenus publiés. La circulaire de Gérald Darmanin, au printemps dernier, demandait à l'ensemble des préfets d'interdire les manifestations dites d'ultra droite. Des colloques, des réunions publiques ont été purement et simplement interdits, annulés préventivement au motif des propos qui pourraient être tenus à leur occasion. Big Brother et Orwell l’avaient craint, notre société l’a créé. Cela ressemble à Minority Report. Les autorités sanctionnent par avance en fonction d’événements qui pourraient intervenir ultérieurement.
Dans toutes les mesures prises et au cœur des différentes législations, il y a une volonté affirmée de lutter contre la « haine » (non définie par ailleurs). Derrière cette volonté, il y avait une tentative de cadenasser toute expression d'opinion contraire à la doxa. Dans une société normale, les citoyens font usage de leur liberté d'expression et sont éventuellement poursuivis pour leurs propos, a posteriori, pour rendre compte des dommages qu'ils auraient pu causer. Or, l'interdiction préventive est au cœur de notre société et possède un biais idéologique très marqué. Cela a notamment été le cas pour la dissolution de Génération identitaire pour le seul motif d'avoir dénoncé l'immigration en général et non pas des individus, des citoyens de tel ou tel pays, ce qui aurait alors pu être considéré comme visant directement des groupes ou des personnes et incitant à commettre des actes contre eux. Cette dissolution est uniquement intervenue dans le cadre de la mise en cause d'une situation politique. Le Conseil d'Etat, à travers la décision de la dissolution de Génération identitaire, a clairement indiqué que le simple fait de contester l'immigration justifiait que l'on enlève tout droit à la parole à Génération identitaire.
Pourquoi est-il finalement préférable de défendre à tout prix la liberté d’expression tant la prétention à imposer des vérités officielles est devenue un moteur des extrêmes et des populismes plutôt qu’un moyen de les éviter ?
Bertrand Saint-Germain : Au cœur de la première démocratie au monde, les Etats-Unis, le premier amendement de la Constitution américaine défend la liberté d'expression et cela de manière absolue. Ainsi est garanti le droit fondamental à débattre, à contester, à débattre au sein de la société ; la véritable démocratie, c’est le débat des idées sur l’agora, sur le forum romain ; ce n’est pas l’interdiction. Dans le cadre de la campagne présidentielle américaine, Donald Trump, se présente d’ailleurs comme un véritable héraut de la défense de la liberté d'expression. L'action d'Elon Musk et le rachat de Twitter pour en faire un lieu de la liberté d'expression ont notablement contribué au succès de la campagne de Donald Trump.
La défense de liberté d’expression constitue un enjeu fondamental dans la période actuelle. Des individus, des idées sont visés mais tôt ou tard c’est un parti institutionnel qui pourrait être interdit au nom de la pseudo « haine » qu'il véhiculerait. Cela entraînerait une censure.
Il est révélateur qu’une simple publicité pour le livre de Jordan Bardella à la SNCF ait été annulée après des pressions exercées sur la société.
Cela a de lourdes conséquences. Cette réalité et ces pratiques contribuent à créer une vérité officielle. Il est important de se souvenir de l'époque du rideau de fer et de ce qui se passait dans le bloc soviétique. Toute vérité officielle était contestée par les citoyens parce qu'ils savaient que ce n'était pas la Vérité, mais que cela correspondait simplement à la « vérité du parti ». Il y avait un trait d'humour à propos des grands journaux soviétiques, la Pravda (la vérité) et les Izvestia (les nouvelles). « Il n'y a pas d’Izvestia dans la Pravda. Il n'y a pas de Pravda dans les Izvestia ». Il n'y a pas de nouvelles dans la vérité. Il n'y a pas de vérités dans les nouvelles. Tout message officiel devient alors systématiquement contesté par les citoyens qui savent lire entre les lignes et les déchiffrer.
La question de la liberté d'expression est aujourd'hui tellement fondamentale que certaines associations se font désormais un devoir de défendre les lanceurs d'alerte. Les citoyens qui dénoncent un certain nombre de phénomènes politiques font l'objet de poursuites judiciaires et s’exposent à de lourdes sanctions. Une association comme l’Asla, l’Association de Soutien aux Lanceurs d'Alerte, organise la semaine prochaine un grand colloque autour des enjeux de la défense de la liberté d'expression. Aujourd'hui, les lanceurs d'alerte ont besoin de cette liberté d'expression. Le pouvoir utilise toutes ses armes pour contester la liberté d'expression.
Quels sont les dangers inhérents aux fake news ? Sont-ils les mêmes en période relativement apaisée que lors d’une séquence plus explosive comme cela a pu être le cas au Royaume-Uni l'été dernier ?
Fabrice Epelboin : Dans une période apaisée, les fake news peuvent être redoutables mais sont généralement sans grand danger sur la cohésion sociale. Attribuer à l’accident nucléaire de Fukushima les 20.000 morts du tsunami qui l’a provoqué est une fake news, largement relayée aussi bien dans la presse que sur les réseaux sociaux et dont les effets sur la politique énergétique de la France ont été majeurs, au point de mettre en péril la souveraineté énergétique du pays, mais cela n’a pas eu le moindre effet sur notre démocratie.
Dans une période plus tendue, les fakes news peuvent avoir bien plus d’impact. Les supporters anglais du Stade de France ont par exemple eu un effet immédiat sur les élections parlementaires qui ont suivi ainsi que sur la confiance de la population envers les médias et les politiques. Le fait, pour la plupart des médias, de qualifier de rixe ce qu’il s’est passé à Crépol, alors que de nombreuses vidéos témoignent de tout autre chose, a enfoncé le clou. Ce type de fake news, particulièrement courantes et quasi systématiquement débunkées sur les réseaux sociaux, contribue à créer un climat similaire à ce que connaît l’Angleterre aujourd’hui, un climat explosif, qu’une simple fake news relayé par un compte populaire sur les réseaux sociaux suffira à transformer en affrontement.
Faudra-t-il pour autant, ce jour-là, incriminer exclusivement les réseaux sociaux et leur défaillance à modérer les contenus qui y sont publiés ? C’est sans doute ce qui sera fait, mais ce serait une explication très simpliste, et particulièrement biaisée.
Franck DeCloquement : Concernant les fake news, les avancées vertigineuses en matière d’intelligence artificielle (IA) et de deep learning permettent aujourd’hui de façonner ou de contrefaire le réel pour lui faire dire à peu près ce que l’on veut, ou presque ! Grâce à la puissance croissante des algorithmes « apprenants », les deepfakes par exemple gagnent constamment en sophistication, obligeant les chercheurs en génie logiciel à perfectionner leurs outils de détection. Mais de quoi s’agit-il au fond ? Le terme récent de « deepfakes » est une expression forgée en ajoutant au terme « fake » le terme « deep », pour « deep learning » ou apprentissage profond. Ce néologisme anglophone désigne en somme un ensemble de procédés techniques permettant aux intelligences artificielles d’apprendre à reconnaître des formes, des structures, des motifs, des objets ou des personnes. Les anglophones parlent ici de « Patterns » : un terme polysémique ayant moult traductions en langue française. La « deepfake reality », quant à elle, découle en droite ligne de cet usage délétère et intensif par certains Etats ou groupes d’acteurs des outils du faux, pour convaincre un auditoire-cible. Ce sont des actions d’intelligence menées dans le but d’orienter la réalité perçue par autrui, en jouant sur le filtre de ses perceptions ou de ses biais cognitifs. Une forme de « guerre sans la faire » en somme, mais qui se livre dans le champ psychologique de l’adversaire. Les périodes de troubles sont particulièrement favorables à la diffusion et la réplication de fausses nouvelles, ou fausses informations. C’est précisément parce qu’une nouvelle chasse l’autre que, sur le plan neurologique, nous avons désormais du mal à prendre le temps nécessaire à la lecture attentive d'un fait, à travers un article de presse ou la lecture d'un livre, par exemple. Nous valorisons des activités plus "rentables" dans l'échelle des "plaisirs neuronaux" en cela qu’elles stimulent davantage le système endocrinien lié aux addictions, comme le fait de scroller sans fin sur son téléphone mobile ou son ordinateur portable. Cela n’a rien de trivial, au contraire ! C’est ce qui nous place dans une certaine disposition mentale, psychologique et psychomotrice susceptible de nous rendre neurologiquement dépendant, et à renforcer encore ces mêmes comportements répétitifs et autres automatismes mentaux. Or, me semble-t-il, ils participent d’une équation néfaste qui, en cas de situation sociale explosive, peut conduire possiblement à des phénomènes de violence mimétique en les amplifiant.
Toutefois, dans la majeure partie des cas, il s’agira à travers ces fake news de diffuser des informations erronées afin de discréditer une personnalité, un individus, un collectifs d'individus ou une communauté pour manipuler l’opinion publique à des fins idéologiques. Cette tendance lourde ne devrait pas s’éroder dans les prochaines années, dans ces espaces d’affrontement virtuels qui sont plus que jamais devenus le reflet de nos turpitudes collectives, à l’approche d’élections présidentielles déterminantes, par exemple. Au sein de l’écosystème attentionnel dans lequel nous sommes peu ou prou plongés, selon le chercheur Yves Citton, s’accumulent irrémédiablement dans nos cerveaux des informations parfaitement disparates qui finissent tôt ou tard par converger et se combiner entre elles pour faire sens. Or, l’art de faire adhérer, de faire croire ou de faire penser dans le champ psychologique, prend désormais le pas sur l’art de manœuvrer la force brute pour soumettre autrui à sa volonté dans le champ du réel. L’objectif fondamental vise, en définitive, à produire ces opérations d’influence offensives afin d’orienter la compréhension de l’adversaire, jusqu’à le faire œuvrer parfois contre ses propres intérêts. En ce sens, les haines communautaires qui ne demandent qu'à s'exprimer sont facile à amorcer. On imagine aisément la ressource qu'un état adverse pourrait ainsi avoir à disposition pour manipuler et déstabiliser de l'intérieur un adversaire géopolitique. Et cela, sans même le combattre.
Une récente publication d’Harvard illustre un état de fait spécifique à la recherche en matière de désinformation. Il s’avère qu'aux Etats-Unis au moins, l’essentiel des experts penchent très largement à gauche plutôt qu’à droite. Est-ce également le cas en France ? Dans quelle mesure s’agit-il d’un problème ?
Fabrice Epelboin : Aux Etats-Unis comme en France, les journalistes dont de nombreux experts en fake news sont issus, sont très majoritairement de gauche, ce qui explique que ce sont plus particulièrement les fake news émanant de la droite qui sont débunkées, les autres étant souvent passées sous silence.
Là dessus, c’est à la presse de droite de faire un effort, et force est de constater qu’il n’existe pas grand-chose pour compenser cela.
Le problème selon moi n’est pas le déséquilibre existant au sein des médias entre la gauche et la droite, mais plutôt la centralisation de cette fonction qui consiste à debunker les fake news. A partir du moment où il y a centralisation, il y aura forcément un biais, il est à gauche aujourd’hui, cela pourrait évoluer demain, mais il restera toujours un biais.
L’approche de Twitter, qui avec les community notes propose une approche décentralisée, où tout un chacun peut écrire une note apportant un démenti à une publication ou en lui ajoutant un contexte important à sa compréhension, et où une vaste communauté de fact checkeur préalablement sélectionnés pour leur sérieux est appelé à évaluer selon de multiples critères la validité de la note proposée, est bien plus solide, d’autant que l’algorithme gérant ces votes est pondéré afin de mitiger les tentatives de manipulation et les biais de chaque participant, le tout de façon parfaitement transparente, le code gérant tout cela étant open source.
La communauté participant à ces community notes est par ailleurs très vaste, ce qui permet une rapide montée en charge dans le cas d’une déferlante de fake news, comme ce fût le cas lors du 7 octobre par exemple, et l’algorithme a été affiné depuis son introduction, abaissant le temps de validation d’une note qui est aujourd’hui de 3 à 5 heures, quelque chose qu’aucune rédaction ne serait en mesure de faire - on estime qu’une centaine de journalistes aujourd’hui en France ont pour charge le debunking de fake news, ce qui en temps normal permet d’envisager de faire face, mais s’avère totalement inopérant en cas de crise. Par ailleurs, cette approche décorrèle la fake news de son démenti alors que les community notes sont liées à une publication contenant une fake news et seront définitivement attachées à celle-ci.
Le problème de cette approche, c’est qu’elle met en opposition frontale des journalistes qui sont aujourd’hui dans une position très délicate vis à vis du public, la France est l’un des pays dans le monde où le public accorde le moins sa confiance à la presse, et son lectorat, ce qui crée une tension qui là aussi n’est pas bonne pour la bonne marche de la démocratie, ce qui explique en partie la haine que vouent la plupart des journalistes à Twitter depuis qu’Elon Musk en a pris le contrôle.
Franck DeCloquement : Je ne saurais le dire ? Cette étude porte sans doute sur le modèle américain de société, d'inspiration multiculturel, ou les idéologies de la gauche progressiste sont très prégnantes dans le champ universitaire. Sans parler du premier amendement de la constitution des Etats-Unis garantissant la liberté d'expression de chacun. En Europe et en France, la gauche activiste ou autonome a compris de très longue date que la meilleure façon de générer des changements sociaux, ne pouvait se faire qu'en générant de la conflictualité à des fins de pressions politiques sur les pouvoirs en place. Seuls capable d'être en mesure de renverser la donne, et la table avec... Jean-Luc Mélenchon a d’ailleurs théorisé très tôt cette "bordélisation" ambiante pour pousser aux rapports de force extrême, à la conflictualité sociale généralisée, pour mieux en tirer les fruits politiques escomptés. Et ainsi promouvoir l'advenue de ses idées utopiques et collectivistes auprès de l'opinion publique. Certaines féministes militantes, à l’époque de "la manif pour tous", avaient mis en œuvre les conditions de leur propre agression physique par des militants de l'ultra droite, en défilant poitrines nues devant des familles, pour pouvoir capitaliser consécutivement sur les inévitables images chocs de violences faites aux femmes qui en émaneraient assurément. Depuis, d’ailleurs, d'autres militantes féministes de droite cette fois se sont aussi appropriées cette technique subversive de déstabilisation dans l'interstice. Dans un cas comme dans l’autre, on cherche à piéger l’adversaire à son propre jeu, avec dans l’espoir secret de toujours se positionner en victime aux yeux de l'opinion publique faiseuse de Roi. D’une certaine façon, c’est le jeu du "qui perd gagne", même s’il faut souvent tordre la réalité et l'ordre des choses pour y parvenir avec succès. Mais les réseaux sociaux y aident... En n’envisageant la lutte contre les effets délétère de la diffusion massive de fausses nouvelles et de propos violents qu’à l’aune d’une remédiation technique, les géants de la Silicon Valley ne s’exonèrent-ils pas de leurs relations symbiotiques avec ces contenus profitables et consubstantiels de leur business-modèle ? C’est indéniable. Cette posture ambiguë leur est en effet consubstantielle et incluse, pourrait-on dire, au cœur même de leur ADN industriel, compte tenu du choix de leur business-modèle initial. La conflictualité, les propos haineux, rageurs et complotistes génèrent du trafic en très grande quantité et alimentent la machine à symbole. Le volume des audiences-cibles s’en trouve naturellement augmenté et les recettes publicitaires nécessairement boostées. Pour résumer à grands traits nos propos précédents et enfoncer le clou, les médias sociaux et les grandes plateformes du web sont cyniques par nature. La relation très ambiguë qu’entretiennent ces multinationales géantes de la Silicon Valley avec la diffusion de bobards, d’informations frelatées alternativement « factices » ou « contrefactuelles », s’explique en grande partie par la poursuite implacable de leurs intérêts commerciaux bien compris. Lorsque le business-modèle d’une plate-forme consiste à maximiser le temps d’engagement de ses audiences (certains parlaient ici de « temps de cerveaux disponible »), afin de s’octroyer des revenus publicitaires astronomiques, des contenus controversés, choquants, complotistes ou parfaitement complaisants vis à vis de la commission d'actes violents sont tout naturellement poussés jusqu’au sommet de la « chaîne alimentaire » pourrait-on dire. Triste tropisme. C’est bien là que réside la véritable ambiguïté de fond, car en le formulant indubitablement sous le seul prisme des errements de la technologique, ces puissantes plates-formes technologiques américaines distraient en réalité opportunément leur public – ainsi que certains pouvoirs publics – de l’idée qu’il pourrait y avoir des liens de connivences et d’intérêts croisés bien plus fondamentaux, en deçà de notre appréhension des véritables enjeux géopolitiques et financiers pour l’essentiel. Ainsi peut-on résumer très schématiquement la chaîne de valeur qui les meut. Et ce n'est pas une sinécure.
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Tuerie de Southport: les masques tombent enfin
De la ricine et de la propagande islamiste retrouvées chez le tueur Axel Rudakubana
Par Jeremy Stubbs
Vous souvenez-vous de Southport ? Le passage accéléré du temps médiatique fait que même les événements les plus tragiques s’estompent trop rapidement dans la mémoire collective. C’est sans doute ce sur quoi comptaient les autorités policières et politiques, outre-Manche, quand elles ont décidé de garder pour elles certaines informations qu’elles se voient contraintes de rendre publiques aujourd’hui.
Une attaque sanglante contre des enfants
C’était le 29 juillet qu’un individu alors âgé de 17 ans, Axel Rudakubana, issu de l’immigration rwandaise au Royaume Uni, a fait irruption dans des locaux où se tenait un atelier de danse et de yoga pour enfants de six à onze ans, atelier ayant pour thème la musique et le jeu scénique de Taylor Swift. Personne à Southport, ville balnéaire tranquille à 27 kilomètres au nord de Liverpool dans le nord-ouest de l’Angleterre, ne s’attendait à une attaque d’une telle férocité. Avant d’être neutralisé et arrêté par les forces de l’ordre, le suspect a poignardé neuf enfants et deux adultes qui essayaient en vain de protéger ces dernières. Deux des petites filles ont succombé immédiatement à leurs blessures, la troisième le lendemain.
Breaking news en Angleterre
Or, nous apprenons aujourd’hui que ces soupçons étaient au moins partiellement justifiés. Le 29 octobre, à la veille de la première comparution au tribunal de l’accusé, l’autorité policière de Merseyside, la région de Liverpool, a donné une conférence de presse pour annoncer que les enquêteurs avaient découvert chez M. Rudakubana une quantité de ricine, un poison dangereux, ainsi qu’un manuel de terrorisme islamiste, sous forme de document PDF, intitulé « Military Studies In The Jihad Against The Tyrants. The Al Qaeda Training Manual » (trad. Études militaires pour le Jihad contre les tyrans. Le manuel d’entrainement d’Al-Qaïda). Soulignant le fait qu’aucune trace de ricine n’avait été trouvée sur le lieu du crime, le chef de la police, Serena Kennedy, a insisté sur le fait que les enquêteurs n’avaient toujours pas assez de preuves pour affirmer qu’il s’agit d’un attentat terroriste.
Première conclusion : quand les autorités ont déclaré dès le 29 juillet qu’elles ne considéraient pas la tuerie comme un acte terroriste (« …not being treated as terror-related »), elles ne se sont pas montrées tout à fait honnêtes. La vérité, c’est qu’elles ne détenaient pas encore assez de preuves pour être certaines du caractère djihadiste de l’attentat, bien qu’elles pussent – et peuvent encore – soupçonner que c’était le cas. A l’époque des émeutes, tous ceux qui ont émis l’hypothèse que le crime avait quelque chose à voir avec l’islamisme étaient traités par le gouvernement et la plupart des médias de racistes islamophobes. Il s’avère maintenant que la méfiance dont ces personnes ont fait preuve à l’égard de l’explication officielle était au moins partiellement fondée.
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Deuxième conclusion : ce sont précisément les cachotteries des autorités qui ont alimenté spéculations et soupçons. Comme l’a observé avec beaucoup de prescience notre confrère Eliott Mamane, dans un article publié dès le 9 août dans Marianne : « Si le gouvernement britannique avait immédiatement donné des précisions sur les éventuelles motivations idéologiques derrière les actions du mis en cause ou sur son état mental, aucun acteur mal intentionné n’aurait pu manipuler le récit des événements ». On a du mal à croire que, une fois mise en possession des informations obtenues par la fouille de la maison familiale du suspect, la police n’en a pas informé le gouvernement.
Troisième conclusion : l’opération de communication du Premier ministre Sir Keir Starmer et de son gouvernement, qui consistait à mettre toute la responsabilité pour les émeutes sur le compte de désinformations propagées sur les réseaux par des acteurs dits d’extrême-droite se retourne aujourd’hui contre eux. La désinformation a commencé avec les autorités.
Maintenant que la mèche a été vendue, la police et le gouvernement, ainsi que leurs serviteurs médiatiques, essaient de se tirer d’affaire en nous rappelant que même aujourd’hui toute spéculation sur la motivation du tueur serait préjudiciable à un procès équitable. Pourtant, quand M. Starmer proclamait à tue-tête cet été que les personnes impliquées dans les violences étaient des « voyous d’extrême-droite » qui méritaient les peines les plus sévères, il n’était pas en train de préjuger du résultat des poursuites que l’État allait engager contre des centaines de citoyens britanniques ? Nos gouvernants ont deux problèmes apparemment : un premier avec la vérité, et un autre avec leurs citoyens. Un des tubes de Taylor Swift s’intitule « Blank Space » (espace blanc) : cela dit bien le vide créé par les atermoiements et la dissimulation des autorités. Un autre s’appelle « Bad Blood » (rancœur) : cette fois, c’est le mélange de ressentiment et de méfiance qui a résulté de l’affaire de Southport et qui durera longtemps.
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