Christopher Caldwell : «La synthèse du Parti démocrate entre libéralisme et wokisme est bel et bien terminée»


Une semaine après la défaite de Kamala Harris à l’élection présidentielle, Christopher Caldwell analyse les raisons de cet échec. Selon lui, le Parti démocrate s’est fourvoyé en pensant que l’identité ouvrière et patriotique du parti au milieu du XXe siècle lui assurerait encore le vote des classes populaires.


Chroniqueur à la « Claremont Review of Books », contributeur au « New York Times » et membre du comité de rédaction de la revue « Commentaire », Christopher Caldwell a publié plusieurs essais remarqués, en particulier « Une révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe » (Éditions du Toucan, 2011) et « The Age of Entitlement. America Since the Sixties » (Simon & Schuster, 2020).


LE FIGARO. - En 2016, la victoire de Donald Trump a été analysée comme une forme de revanche de l’«Amérique profonde». Cette interprétation est-elle pertinente aujourd’hui ?

Christopher CALDWELL. -
Globalement, oui, mais le terme « revanche » suggère que les électeurs ont pris leur décision de manière émotionnelle, voire irrationnelle. Ce n’est pas le cas. L’Amérique profonde avait des raisons rationnelles et analytiques fondées de soutenir Trump. Pendant les trois premières années de son premier mandat, avant que la pandémie de Covid ne vienne interrompre cette dynamique, la classe ouvrière a vu sa part dans le revenu national augmenter pour la première fois depuis le XXe siècle, selon la Fed (banque centrale des États-Unis, NDLR).

Cette fois, c’est surtout Kamala Harris qui a cherché à déplacer le débat vers un terrain irrationnel, en qualifiant Trump de « fasciste ». Elle a évidemment le droit d’avoir cette opinion, mais les Américains avaient déjà acquis un certain nombre d’éléments concrets pour savoir quel genre de président serait Trump.

Les quatre inculpations portées contre Trump en 2023 lui ont-elles servi paradoxalement de tremplin ou de marchepied ?

C’était la plus grande incertitude à la veille de l’élection : les Américains allaient-ils ignorer la condamnation de Trump par un tribunal pénal, comme ils avaient ignoré les simples informations négatives à son sujet lors de l’élection de 2016 ? Ils l’ont fait. Et c’est un fait inquiétant. Une majorité d’électeurs ont estimé que la condamnation de Trump dans une salle d’audience de New York cette année n’était pas une procédure criminelle légitime, mais un acte de corruption partisane, une tentative d’utiliser l’État contre l’opposition politique.

On peut voir cette élection comme un vote de défiance envers les institutions américaines, qui n’a aucun précédent. Et cela ouvre la voie à une crise constitutionnelle. Trump va vite être rattrapé par les affaires. Le 26 novembre, le président élu devrait être fixé sur sa peine à New York dans une première affaire.

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Les très bons résultats de Trump dans l’électorat noir ou hispanique, en particulier chez les hommes, ont-ils balayé l’idée selon laquelle les minorités sont acquises aux démocrates ?

Les minorités ont soutenu le Parti démocrate principalement pour des raisons pratiques. Dans les années 1960, les démocrates ont porté des programmes de droits civiques visant à améliorer les conditions de vie des Noirs et à les intégrer dans les structures de pouvoir américaines. Dans les années 1970, ils ont défendu la discrimination positive. Ces programmes étaient extrêmement coûteux et impopulaires parmi les non-Noirs. Mais, au fil du siècle, ces mêmes programmes ont servi de modèle pour aider les femmes, les personnes LGBT, les immigrés, soit plus de la moitié de la population. À ce rythme, ils finiront par mettre le pays en faillite. Et, lorsque les droits civiques ont évolué vers le wokisme, de plus en plus de gens ont perdu confiance, y compris au sein des minorités elles-mêmes. Les Américains, de toutes origines, ont commencé à chercher une voie différente.