«Derrière l’extension de l’extrême violence dans la “France périphérique”, l’explosion du trafic de drogue» - Par Laurent Chalard

Rixe à Poitiers, fusillade à Sète… Corrélée à l’expansion du trafic de drogue, l’augmentation de la délinquance atteint des quartiers ruraux autrefois épargnés par les violences urbaines, analyse le géographe Laurent Chalard.

Laurent Chalard est géographe et travaille au European Centre for International Affairs.

Rixe entre bandes rivales à Poitiers le même jour, double fusillade à Sète les jours suivants… De nombreux faits divers ont défrayé la chronique ces derniers temps faisant état de «violences urbaines», qui traditionnellement se déroulaient exclusivement dans les grandes métropoles, dans des territoires de la «France périphérique», villes moyennes et petites voire parfois communes rurales, relevant souvent de la zone «gendarmerie».

L'une des principales caractéristiques de cette extension de la délinquance à l'ensemble du territoire français est sa forte corrélation, même si le lien n'est pas toujours clairement avéré par les forces de l'ordre, avec le trafic de drogue, qui génère des revenus considérables pour les jeunes en difficulté dans les territoires en souffrance, quelle que soit leur localisation géographique.

Pour comprendre ce phénomène de diffusion spatiale du trafic de drogue, il faut se replonger dans son histoire hexagonale depuis la première moitié du XXe siècle. En effet, si jusque dans les années 1970, la consommation de drogue en France était marginale, concernant quelques individus isolés, le principal produit psychoactif étant alors l'alcool, le trafic était pourtant déjà bien présent. Marseille était depuis les années 1930 considérée comme la capitale mondiale de l'héroïne, avec la French Connection. Cependant cette drogue était commercialisée aux États-Unis, les trafiquants ayant passé un accord tacite avec les dirigeants français pour que l'héroïne ne soit pas diffusée sur le marché français en échange d'un relatif laisser-faire de la part des autorités.

Cependant, suite au démantèlement de la French Connection en 1972 par le président américain Richard Nixon et à la mise en place d'un marché de la drogue national, avec l'émergence du mouvement hippie post-mai 1968 et avec l'explosion du chômage après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, la consommation de drogue a commencé à se développer, principalement dans deux types de milieux sociaux : l'industrie du spectacle parisienne (cocaïne) et les quartiers pauvres des grandes métropoles (cannabis, héroïne, crack…). Dans les années 1980-90, le trafic de drogue concerne donc essentiellement les villes les plus peuplées, avec la violence qui va avec. C'est l'époque de l'apparition du phénomène des bandes rivales, composées de jeunes hommes issus des milieux populaires, qui se battent pour le contrôle du marché, avec les premiers faits divers dans les médias. Le cannabis est alors, de loin, le principal produit vendu sur le marché, l'héroïne concernant un faible nombre de consommateurs.