Christophe Guilluy : «L’élection de Trump est une réaction à des années d’invisibilisation et d’ostracisation de la majorité ordinaire»
Christophe Guilluy* analyse en exclusivité pour Le Figaro les résultats des élections américaines et y voit l’expression d’un phénomène qui traverse toutes les démocraties occidentales : le réveil des classes populaires et moyennes.
*Dernier livre paru : Les Dépossédés. L’instinct de survie des classes populaires (Flammarion, 2022).
LE FIGARO. - La victoire de Donald Trump doit-elle être vue comme le résultat de l’autonomisation des classes populaires que vous décrivez de livre en livre depuis une décennie ?
Christophe GUILLUY. - L’autonomie culturelle des classes populaires et moyennes est la grande affaire de notre temps ! Elle est le facteur explicatif de toutes les dynamiques politiques contemporaines et aussi, bien sûr, de l’incompréhension qu’elles suscitent aux États-Unis comme en Europe de l’Ouest. Cette autonomie culturelle est le fruit inattendu de la sécession des élites, elle est aussi une réaction à trente ans d’invisibilisation et surtout d’ostracisation. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire récente, l’opinion de la majorité ordinaire n’est plus façonnée ni par les médias ni par la sphère politique traditionnelle. Les gens n’écoutent plus les débats télévisés, ni les intellectuels, ni la presse.
Ils ont élaboré un diagnostic forgé dans le temps long de leur situation sociale et économique. Ce diagnostic est commun à l’ensemble des catégories moyennes et populaires qui vivent à l’écart des grandes villes et qui se sentent dépossédées de ce qu’elles ont et de ce qu’elles sont. À bas bruit, ces catégories ont initié une contestation qui ne ressemble à aucun des mouvements sociaux des siècles passés. Ses ressorts profonds, et c’est bien là sa spécificité, ne sont pas seulement matériels, mais surtout existentiels. C’est pourquoi ce mouvement est inarrêtable. Il resurgit toujours. Il ne dépend donc d’aucun parti, ni syndicat, ni même d’aucun leader : c’est la working class américaine qui fabrique Trump et non l’inverse !
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C’est aussi la working class qui fait imploser l’idéologie du libre-échange dans l’establishment républicain et impose aux élites globalistes des mesures protectionnistes. Ce sont ces classes populaires et moyennes qui écrivent la feuille de route. Et aux États-Unis comme en Europe, cette feuille est identique : protéger les travailleurs, relancer l’économie, réindustrialiser, maîtriser les frontières et réguler les flux migratoires. Ainsi, contrairement à ce qu’on imagine, l’élection de Trump doit moins à son talent qu’à sa capacité à s’adapter à la demande d’une majorité ordinaire qui refuse d’être mise au bord du monde.
