Benjamin Constant, heurs et malheurs de la liberté des modernes - Par Philippe Raynaud


Le cas de Benjamin Constant (1767-1830) est emblématique de la difficulté de classer politiquement le libéralisme, dont la signification varie selon les périodes et les contextes. 1789 n'est pas 1848, comme la Terreur n'est pas Thermidor. Guizot se situa à droite sur l'échiquier politique de la Monarchie de Juillet, après avoir été nettement à gauche sous la Restauration. Le cas Constant, républicain d'esprit devenu monarchiste de raison, se complique en raison des évolutions complexes de l'intéressé, accusé d'opportunisme pour avoir cautionné le coup d'Etat du 18 Fructidor puis celui du 18 Brunaire avant de s'opposer à Bonaparte et de se rallier à lui durant les Cent-Jours. Certes, Benjamin a pu donner l'impression d'être inconstant et la postérité ne lui a guère été favorable, alors que le pérennité de ses principes et de ses principales idées jure avec la sinuosité de son itinéraire. L'école libérale a salué en lui son maître à penser, irriguant principalement le courant orléaniste réformateur, demeuré puissant sous le Second Empire puis au début d'une IIIe République qu'il a contribué à fonder en plaçant la sacralité des libertés fondamentales et l'équilibre des pouvoirs au-dessus de la forme du régime. C'est ce pragmatisme dans le choix du régime, conjugué avec la fermeté de ses idées mères, qui donne les clés de son oeuvre et permet de percer le mystère d'un de nos plus grands écrivains politiques.

EXTRAIT

"Si on s'en tient à la célèbre classification de René Rémond, il est clair qu'il est opposé aussi bien à l'autoritarisme plébiscitaire des "bonapartistes" qu'à la pastorale pieuse et conservatrice des "légitimistes". Dira-t-on, du moins, qu'il a quelques affinité avec les "orléanistes", dont il a mis en forme quelques idées constitutionnelles majeure avant de se rallier qu'ils apportaient à la question dynastique ? Sans doute peut-on avancer que Constant est même un "orléaniste de la veille", à condition de se souvenir qu'il n'était guère apprécié des orléansites "de droite" comme Guizot, dont les conceptions de fond sont très différentes des siennes. Il reste aussi que, si Constant n'a pas de place dans l'histoire de la droite jusqu'en 1848, il n'en a guère non plus dans l'histoire ultérieure de la gauche, mais cela ne signifie pas que les notions de droite et de gauche soient dénuées de pertinence à son sujet. Constant est à "gauche" dans toute la période de formation du "nouveau régime" né avec les révolutions libérales de Grande-Bretagne, d'Amérique et de France parce qu'il en saisit mieux que personne les enjeeux qui sont la fin de l' "hérédité", la neutralisation de la religion traditionnelle et le progrès de l'égalité civile et de la liberté des individus. Il aurait sans doute, par exemple, choisi le côté gauche lors du vote fondateur du 11 septembre 1789.
Les choses changent avec l'avènement définitif de la République et, plus généralement, avec le développement des "démocraties libérales", dans lesquelles la "question sociale" va profondément modifier la question de l'égalité, en posant de manière nouvelle le problème de ses rapports avec la liberté. Le développement l'Etat social dans le cadre à la fois libéral et démocratique de l'après-guerre créera de nouveaux équilibres dans lesquels il deviendra possible de dire, comme Norberto Bobbio la fait dans un ouvrage classique, que la "droite" se définit par préférence pour la liberté là où la gauche privilégie l'égalité. C'est dans ce cadre civilisé et rassurant que Constant a pu, comme Tocqueville, devenir une figure "de droite". On aimerait que cela restera vrai et qu'il pourra trouver sa place dans ke nouveau monde où s'affrontent la "droite illibérale" et la gauche identitaire.