Pierre-André Taguieff : "Dénoncer la laïcité est un indice de sécession politico-culturelle"
Pour le philosophe Pierre-André Taguieff, "l’échec de l’intégration républicaine est dû en grande partie aux défaillances du système éducatif français.
"Racisme systémique", "ensauvagement de la société", "immigration massive" et même "jeux vidéos"… Après la mort de Nahel, tué par un tir policier le 27 juin, toutes sortes d’analyses-slogans ont été mises sur la table pour tenter d’expliquer ce drame et les émeutes qui s’en sont suivies. Quinze jours après, le philosophe, politiste et historien des idées Pierre-André Taguieff livre son analyse de l’état de la société française pour L’Express : ses fractures sur la question de l’antiracisme, les défaillances de son système éducatif, les manques de la classe intellectuelle et politique – parmi lesquels "le courage de dire la vérité"."Il faudrait bien plutôt décrire l’observable avec un souci d’objectivité, puis s’efforcer d’expliquer et de comprendre, recommande l’auteur de Où va l’antiracisme ? Pour ou contre l’universalisme (Hermann, 2023). L’esprit d’indignation et le goût de la dénonciation ne doivent pas chasser le désir de connaître et d’agir en connaissance de cause, c’est-à-dire en connaissance des causes. Sinon, nous verrions s’installer une société formée d’indignés hyperboliques et impuissants qui, appartenant à des camps opposés, s’ostraciseraient les uns les autres. Nous avons déjà un pied dans cette société répulsive". Entretien.
L’Express : Qu’avez-vous pensé du traitement de la mort de Nahel par les médias anglo-saxons ? Le New York Times a rapproché dans un article la mort de Nahel et l’interdiction du hidjab dans le football féminin, CNN a interviewé la journaliste Rokhaya Diallo, et la chaîne anglaise Channel 4 a sollicité Juan Branco, qui a déclaré que "tout le monde sait que la France est ségréguée"…
Pierre-André Taguieff - A quelques exceptions près, les médias anglo-saxons postulent que le système multiculturaliste ou multicommunautariste, celui dans lequel ils vivent et pensent, est le meilleur, notamment parce qu’il ferait obstacle au racisme et à l’islamophobie en institutionnalisant le principe normatif du "vivre ensemble avec nos différences", celles-ci étant considérées comme bonnes en elles-mêmes et donc intouchables. Il s’ensuit que le républicanisme à la française, qui se veut indifférent à la couleur de peau et hostile au culte des identités ethnoculturelles d’origine, apparaît comme un contre-modèle politique, rituellement dénoncé comme intolérant et porteur de racisme et d’islamophobie. Dans cette perspective, l’idée d’une intégration assimilatrice, condition de l’unité et de la cohésion nationales, est criminalisée. Telle est la réaction francophobe spontanée de ces médias qui se montrent ainsi incapables de prendre de la distance à l’égard de leur ethnocentrisme. Leur modèle multicommunautariste, en dépit de ses dysfonctionnements, leur paraît supérieur à tous les autres. Ce qui est vrai, c’est que le refus de toute racialisation ou ethnicisation de la citoyenneté est au cœur de la tradition républicaine française. C’est ce qu’ils stigmatisent, par une inversion singulièrement perverse, comme exprimant le "racisme systémique" de la société française.
