«Nous voulons des magistrats spécialisés» pour les policiers, plaident Linda Kebbab et Matthieu Valet

Les deux syndicalistes, Linda Kebbab d’Unité SGP Police FO et Matthieu Valet du Syndicat indépendant des commissaires de police, présentent plusieurs propositions dans le sillage du mouvement de contestation apparu après le placement en détention provisoire d'un policier, soupçonné de violences à Marseille.

Le Collectif Les Citoyens Avec La Police soutient le mouvement.

Soupçonné d'avoir roué de coups un jeune homme de 21 ans dans le centre de Marseille pendant une nuit d'émeutes, un policier a été placé en détention provisoire vendredi 21 juillet. En réaction, partout en France, des centaines de policiers ont déposé des arrêts maladie ou n'assurent qu'un «service minimum». Les organisations syndicales de policiers seront reçues au ministère de l'Intérieur ce jeudi 27 juillet dans la soirée. Linda Kebbab, 42 ans, est déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police FO. Matthieu Valet, 37 ans, est porte-parole du syndicat indépendant des commissaires de police (SICP).


LE FIGARO. - Quel est l’état d’esprit des policiers sur le terrain et jusqu’où ce mouvement de protestation peut-il aller ?

Linda KEBBAB. -
Il y a des policiers en arrêts maladie, surtout à Marseille, et des services qui ne peuvent plus tourner. Le «562» (une sorte de service minimum, NDLR) est extrêmement suivi sur tout le territoire, notamment en région parisienne. Les collègues ne prennent plus d’initiatives et ne sortent plus que sur des appels au 17, quand il y a des atteintes à l’intégrité physique ou aux biens.

On a franchi un palier avec le placement en détention provisoire du collègue de Marseille. C’est la goutte d’eau qui fait déborder un vase déjà bien plein. Il y a une colère qui vient de la base, du dégoût et de l’incompréhension. Les policiers évoluent dans une situation dégradée, ils savent qu’ils sont en permanence des cibles potentielles. En situation de stress, un policier a un quart de seconde pour juger de la possibilité d'utiliser son arme. On ne peut pas comprendre qu’un policier qui agit dans le cadre de sa fonction soit traité par la justice comme un délinquant ou un criminel.

Nous voulons des magistrats spécialisés sur l’usage des armes par les forces de l’ordre, qui tiennent compte du fait qu’un policier qui utilise son arme n’imaginait pas l’utiliser cinq secondes avant... Nous travaillons à rencontrer les présidents des groupes parlementaires, de la majorité présidentielle au Rassemblement national, pour la création rapide d’un statut spécifique du policier mis en cause dans ses fonctions. Il faut légiférer rapidement. En attendant, nous maintenons la pression, il y a de plus en plus d’arrêts maladie.

Matthieu VALET. - Les collègues qui participent au mouvement, via des arrêts maladie ou le 562, sont vraiment remontés. Il n’y a pas de profil type : la contestation dépasse les appartenances syndicales, les services et les directions. Le vrai point noir, c'est la région marseillaise. Le mouvement s’étend dans la région sud en général. Dans certains services, beaucoup de collègues restent au commissariat et ne sortent que sur appel. Il est difficile de savoir où le mouvement s’arrêtera et l’issue est incertaine. Une vague d'arrêts maladie comme ça est inédite. C'est fort pour un policier de se mettre en arrêt. Il faut créer des juridictions spécialisées dédiées aux infractions commises par les forces de l’ordre dans l’exercice de leur fonction et mettre en place un statut protecteur du policier interdisant l’incarcération en préventive.

La mise en détention du collègue de Marseille est l’élément déclencheur d’un malaise vraiment profond au sein de notre institution avec tous les maux évoqués régulièrement : la réponse pénale pas assez ferme, le manque de considération, le sens du métier, la protection juridique. Les collègues ne demandent pas plus d’argent, ils veulent simplement pouvoir exercer leur métier avec reconnaissance et protection. Avec l’affaire de Marseille, tout remonte à la surface. On sent que les policiers ont besoin d'exprimer leur ressenti et d’être écoutés. Depuis plusieurs années, ils ont toujours été présents quand on avait besoin d'eux. Ils ont identifié les problèmes qui les minent et ils veulent que ça change. Il y a un malaise latent qu'il faut traiter. Pour moi, ce mouvement n’est pas une fronde mais un cri du cœur : «on est au bout de ce qu'on peut donner à la nation».