Discrimination positive: la France n’a-t-elle pas un train de retard ? - Par Alexis Carré, Denys de Béchillon et Jean-Philippe Delsol
En mettant un terme, jeudi 29 juin, aux programmes de discrimination positive à l’université, la plus Cour Suprême des Etats Unis s’est attaquée à un système qui ne résolvait en rien les inégalités sociales.
La discrimination positive consiste notamment à favoriser l’accès de minorités à des formations, des emplois, des statuts, des loisirs auxquels elles n’auraient pas accès à défaut. Cette politique qui visait essentiellement les personnes défavorisées s’étend désormais à toutes sortes de minorités de couleur, d’ethnie, de sexualité ou de religion différentes, comme une sorte de stigmatisation raciale, sexuelle ou religieuse à l’envers.
Dès 2008, Barack Obama avait mis en garde contre les dangers de la rancœur : du ressentiment que peuvent éprouver, dans la classe ouvrière et la classe moyenne blanches, les exclus d’une préséance ou d’une place accordée à d’autres sur des bases raciales. Il serait toutefois illusoire de voir dans cette décision un retour de la méritocratie dans l’accès à l’éducation.
Si un droit fédéral à l’avortement situait les États-Unis dans la moyenne des démocraties occidentales, la discrimination positive constituait un caractère distinctif du progressisme américain qu’il était encore de bon ton de critiquer en Europe il y a de cela vingt ans.
Par une sorte d’ironie de l’histoire, c’est au moment où les gauches européennes embrassent l’approche américaine des questions de race, que la Cour suprême déclare inconstitutionnelle la façon dont l’appartenance raciale est prise en compte par les comités d’admission de certaines universités américaines.
Cette politique, initiée dans les années 1960 par Lyndon Johnson, reposait sur l’idée que, si la fin de la ségrégation dans les États du Sud donnait en principe aux Afro-Américains les mêmes droits, leur plein exercice n’était pas possible au regard des inégalités matérielles et éducatives accumulées qui les plaçaient dans une forme de concurrence déloyale avec leurs concitoyens blancs.
Alexis Carré: «Discrimination positive: quand la Cour suprême américaine met fin à l’hypocrisie» (lefigaro.fr)
Alexis Carré: «Discrimination positive: quand la Cour suprême américaine met fin à l’hypocrisie»
Alexis Carré est le «2022-23 Thomas W. Smith Postdoctoral Research Associate» du James Madison Program à l’Université de Princeton. Ses recherches portent sur les mutations de l’ordre libéral dans son rapport à l’hostilité et à la guerre. Il a reçu cette année le prix Raymond-Aron pour la recherche pour ses travaux de doctorat réalisés à l’ENS. Vous pouvez le suivre sur son compte Twitter: @Aliocha24.Si un droit fédéral à l’avortement situait les États-Unis dans la moyenne des démocraties occidentales, la discrimination positive constituait un caractère distinctif du progressisme américain qu’il était encore de bon ton de critiquer en Europe il y a de cela vingt ans.
Par une sorte d’ironie de l’histoire, c’est au moment où les gauches européennes embrassent l’approche américaine des questions de race, que la Cour suprême déclare inconstitutionnelle la façon dont l’appartenance raciale est prise en compte par les comités d’admission de certaines universités américaines.
Cette politique, initiée dans les années 1960 par Lyndon Johnson, reposait sur l’idée que, si la fin de la ségrégation dans les États du Sud donnait en principe aux Afro-Américains les mêmes droits, leur plein exercice n’était pas possible au regard des inégalités matérielles et éducatives accumulées qui les plaçaient dans une forme de concurrence déloyale avec leurs concitoyens blancs.
Alexis Carré: «Discrimination positive: quand la Cour suprême américaine met fin à l’hypocrisie» (lefigaro.fr)
Denys de Béchillon: "Discriminations positives" à la française : stop ou encore ?
La Cour suprême des Etats-Unis vient de mettre fin à la possibilité d’utiliser des critères ethniques pour favoriser l’entrée de certains étudiants à l’université. C’est une bonne occasion pour se demander où nous en sommes, en France, avec ce problème des "discriminations positives" – entendez par-là l’allocation d’un avantage compensatoire à une personne défavorisée a priori par sa condition.
Notre tradition est hostile à cette logique. L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme proclame que "tous les citoyens […] sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents". Quant à l’article premier de la Constitution, il garantit que la France "assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion".
On a quand même dû ne pas en rester là. Ça s’est fait de longue date pour les personnes handicapées, à qui nul ne dispute les places de parking ou les emplois réservés. Idem pour la pauvreté : on a toujours admis que des critères sociaux justifient une aide financière de la collectivité (bourses, allocations, etc.). S’agissant des femmes, il a fallu deux modifications successives de la Constitution pour pouvoir les discriminer "positivement". La première en 1999, pour autoriser l’impératif de parité aux élections ; la seconde en 2008 pour l’élargir à la sphère professionnelle et sociale. Quant à la prohibition de toute distinction fondée sur "l’origine, la race ou la religion", elle a poussé à inventer des solutions de contournement intelligentes pour traiter la défaveur dans laquelle peuvent être tenues les minorités dites visibles. Avec l’aval du Conseil constitutionnel, on a ainsi appréhendé comme tels les territoires défavorisés – les banlieues difficiles – pour offrir des prestations spécifiques à leurs habitants, majoritairement issus de l’immigration, sans avoir à les discriminer entre eux sur leur couleur de peau ou leurs trajets d’histoire familiale. Le fameux concours spécial d’entrée à Sciences po qu’avait imaginé Richard Descoings réalisait sous ce rapport une belle synthèse républicaine : il était accessible à (tous) les enfants des (seules) zones d’éducation prioritaire, à qui il mettait (seulement) le pied à l’étrier. Ils ne seraient pas entrés à Sciences po sans un quota de places réservées sur des paramètres d’évaluation personnelle adaptés. Mais il leur appartenait, une fois le seuil franchi, de faire leurs preuves comme les autres, à armes désormais égales. On se refusait à "raciser" qui que ce soit, mais on entreprenait de ne pas se voiler la face sur l’existence du désavantage objectif de celui qui n’a ni la tête ni les codes de la bourgeoisie ordinaire.
Notre tradition est hostile à cette logique. L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme proclame que "tous les citoyens […] sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celles de leurs vertus et de leurs talents". Quant à l’article premier de la Constitution, il garantit que la France "assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion".
On a quand même dû ne pas en rester là. Ça s’est fait de longue date pour les personnes handicapées, à qui nul ne dispute les places de parking ou les emplois réservés. Idem pour la pauvreté : on a toujours admis que des critères sociaux justifient une aide financière de la collectivité (bourses, allocations, etc.). S’agissant des femmes, il a fallu deux modifications successives de la Constitution pour pouvoir les discriminer "positivement". La première en 1999, pour autoriser l’impératif de parité aux élections ; la seconde en 2008 pour l’élargir à la sphère professionnelle et sociale. Quant à la prohibition de toute distinction fondée sur "l’origine, la race ou la religion", elle a poussé à inventer des solutions de contournement intelligentes pour traiter la défaveur dans laquelle peuvent être tenues les minorités dites visibles. Avec l’aval du Conseil constitutionnel, on a ainsi appréhendé comme tels les territoires défavorisés – les banlieues difficiles – pour offrir des prestations spécifiques à leurs habitants, majoritairement issus de l’immigration, sans avoir à les discriminer entre eux sur leur couleur de peau ou leurs trajets d’histoire familiale. Le fameux concours spécial d’entrée à Sciences po qu’avait imaginé Richard Descoings réalisait sous ce rapport une belle synthèse républicaine : il était accessible à (tous) les enfants des (seules) zones d’éducation prioritaire, à qui il mettait (seulement) le pied à l’étrier. Ils ne seraient pas entrés à Sciences po sans un quota de places réservées sur des paramètres d’évaluation personnelle adaptés. Mais il leur appartenait, une fois le seuil franchi, de faire leurs preuves comme les autres, à armes désormais égales. On se refusait à "raciser" qui que ce soit, mais on entreprenait de ne pas se voiler la face sur l’existence du désavantage objectif de celui qui n’a ni la tête ni les codes de la bourgeoisie ordinaire.
"Discriminations positives" à la française : stop ou encore ? - L'Express (lexpress.fr)
Il s’agit d’abaisser le niveau de tous pour accueillir les moins bons, toujours de niveler par le bas, parce que c’est plus facile que de le faire par le haut. Mais la France n’a-t-elle pas un train de retard ?
La discrimination n’est jamais positive - IREF Europe FR
Jean-Philippe Delsol: La discrimination n’est jamais positive
Il en est ainsi dans le cinéma où pour obtenir accès aux financements publics il vaut mieux disposer d’un échantillonnage d’acteurs et de rôles de toutes couleurs et de tous genres sexuels, quelle que soit la réalité des personnages historiques qu’ils jouent. En ce printemps 2023, le chantage qu’a fait le ministre de l’Education, M. Pap Ndiaye, à l’école privée pour qu’elle augmente sensiblement la mixité sociale en acceptant des élèves qui ne sont pas au niveau des autres a participé de cette politique de discrimination positive qui consiste à mettre des quotas pour donner des examens à certains dont les notes sont insuffisantes selon le critère commun. La formation des jurys de thèse exclut parfois les meilleurs spécialistes pour satisfaire à la parité des genres. Sur Parcoursup, boursiers, bacheliers technologiques et bacheliers professionnels bénéficient de quotas à l’entrée de certains établissements, donc de places réservées. Ces quotas sont annoncés sur les plateformes et ils sont pris en compte après un premier classement pour surclasser les uns au détriment des autres. Ainsi, lorsque les places sont limitées, un élève avec une moyenne de 13 devra laisser sa place à un élève avec une moyenne de 11 au nom de la discrimination positive…Il s’agit d’abaisser le niveau de tous pour accueillir les moins bons, toujours de niveler par le bas, parce que c’est plus facile que de le faire par le haut. Mais la France n’a-t-elle pas un train de retard ?
La discrimination n’est jamais positive - IREF Europe FR
