Chloé Morin: «Le pouvoir politique est prisonnier d’un duel mortifère entre la police et la justice»

Les déclarations du directeur général de la police nationale placent Emmanuel Macron et Gérald Darmanin dans une position délicate, entre soutien aux forces de l’ordre et défense de l’État de droit, analyse la politologue. Au-delà de la polémique, c’est la longue dégradation de la relation entre police et justice et le manque de moyens des deux institutions régaliennes qui est en jeu.


Dernier ouvrage paru de Chloé Morin: «On aura tout essayé…» (Fayard, 2023).

LE FIGARO. - Dans un entretien accordé au Parisien dimanche, le directeur général de la police nationale (DGPN), Frédéric Veaux, a déclaré: «Je considère qu’avant un éventuel procès, un policier n’a pas sa place en prison» Il a ensuite reçu le soutien de Laurent Nuñez, préfet de police de Paris et ancien ministre d’Emmanuel Macron. Êtes-vous étonnée par leurs prises de position? Un tel statut d’exception pour les forces de l’ordre reviendrait-il à outrepasser l’État de droit?

Chloé MORIN. -
Le plus haut fonctionnaire de la police nationale prend ici clairement position contre une décision de justice. Cela reflète les tensions parfois très vives qui existent entre les deux ministères régaliens les plus essentiels. Tous les professionnels du droit considèrent que cette expression fragilise les fondements de l’État de droit parce qu’elle vise à faire pression sur les juges. Mais pour comprendre ces prises de position, il faut d’abord bien mesurer le contexte très lourd dans lequel elles s’inscrivent. Depuis des années, les policiers ont été sursollicités - pensons à la période postattentats dès 2015, puis aux manifestations du printemps 2016, au contexte des «gilets jaunes» ou plus récemment aux émeutes. Tous ces événements ont mis à l’épreuve un corps social qui n’a pas toujours perçu le sens des sacrifices que les responsables successifs lui demandaient. Je pense en particulier aux manifestations contre la réforme des retraites: il est probable que bon nombre de policiers ne soutenaient pas la réforme.

Il faut rappeler également qu’une partie des policiers dont nous parlons ici a, par ailleurs, été fraîchement recrutée, et manque souvent (selon les syndicats) de formation et d’encadrement. Pour remettre des policiers sur le terrain rapidement et combler les déficits accumulés avant 2012, il a fallu prendre quelques raccourcis. Cela n’est pas sans conséquence.