Les trois visages de Chateaubriand - Par Frédéric Rouvillois
"Gentilhomme et écrivain, j'ai été bourboniste par honneur, royaliste par raison et républicain par goût." François René de Chateaubriand, qui oublie dans ce passage des Mémoires d'outre-tombe de mentionner ses pensées anarchisantes de jeunesse, défendit en effet pendant plusieurs décennies des idées éminemment conservatrices. Sa carrière politique sous la Restauration (1815-1830) en témoigne, ses écrits l'attestent. Méfiant à l'égard des Lumières, horrifié par les excès de la Révoluton (dont il admettait néanmoins les vertus génératrices), ce pair de France, qui fut un des plus grands stylistes du XIXe siècle, rêva longtemps d'une France pétrie de valeurs aristocratiques à son sommet. Son goût croissant pour la modernité conjugué à ses pulsions libérales conduisit néanmoins l'Enchanteur à glisser par étapes sur une pente le menant d'une défense de la monarcgie de l'Ancien Régime au principe d'une monarchie représentative, puis à l'acceptation de l'idée républicaine et du progrès. Il fut la première figure de "droite" à se recentrer avec l'âge. Il y en aurait bien d'autres...
EXTRAIT
"(...) La révolution de 1830 a porté un coup fatal à l'optimisme de Chateaubriand : celui que l'on représente maintenant les traits amers, le regard perdu, engoncé das un habit sombre, renoue avec une vision cyclique de l'histoire humaine, où à des phases de floraison succèdent les périodes de déclin - la situation contemporaine rappelant celle de ce Bas-Empire qui "mit quatre siècles à mourir".
(...)
Et c'est dans cette sombre perspective que Chateaubriand conclut ses Mémoires d'outre-tombe: "Si le sens moral se développait en raison du développement de l'intelligence, il y aurait contrepoids et l'humanité grandirait sans danger, mais il arrive tout le contraire : la perception du bien et du mal s'obscurcit à mesure que l'intelligence s'éclaire, la conscience se rétrécit à mesure que les idées s'élargissent." On pourrait poursuivre la lecture (...). Mais tout est dit, et ces derniers mots permettent de comprendre pourquoi, pour le meilleur et pour le pire, l'Enchanteur a pu être considéré par certains comme l'une des figures tutélaires de la pensée conservatrice."
