Emeutes : «Le déni nourri par le “gauchisme culturel” est largement responsable de la situation» - Par Georges Bensoussan

Georges Bensoussan avait dirigé en 2002 l’ouvrage collectif Les Territoires perdus de la République, livre alertant sur la situation dans les banlieues. Alors que ces territoires perdus s’enflamment, il analyse vingt ans de refus de voir par peur de «faire le jeu de l’extrême droite».

Lors de la publication de son ouvrage, Georges Bensoussan avait été accueilli avec gêne et déni.

Un antiracisme dévoyé nous a empêchés pendant des années de nommer la réalité. Contre les discours moutonniers invoquant le «racisme» ou les conditions socio-économiques pour expliquer les émeutes, il faut selon Georges Bensoussan faire appel à l’anthropologie culturelle pour entendre les soubassements de cette crise.

LE FIGARO. - Comment analysez-vous les premières réactions de la classe politique? L’émotion n’était-elle pas légitime?

Georges BENSOUSSAN. -
Comment ne pas être ému par la mort d’un adolescent de 17 ans? Mais depuis quand l’émotion fait-elle une politique? À partir d’une image choquante, vous pouvez susciter une émotion collective qui ne préjuge en rien du vrai et du juste. Parce que le politique, c’est la lenteur de la réflexion, tout le contraire de l’émotion qui consacre le règne de l’instant et du sentiment.

L’émotion peut justifier toutes les politiques que l’on voudra comme le savent les démagogues, ces fidèles lecteurs de Gustave Le Bon. Enfin, reste cette minute de silence à l’Assemblée nationale en hommage à la jeune victime. Ce que l’on n’a vu ni pour Sarah Halimi, ni pour d’autres victimes, civiles ou policières. Cet hommage-là inspire à l’endroit de ce pays, pour reprendre une expression célèbre, du chagrin et de la pitié.

Vous avez dirigé Les Territoires perdus de la République, paru en 2002. À l’époque, votre diagnostic avait été ignoré et même nié par toute une partie du monde intellectuel et politique. Plus de vingt ans après, la situation s’est-elle aggravée dans les banlieues? La faute à un certain déni?

À l’évidence, le déni est largement responsable de la situation actuelle, entretenu par les classes dirigeantes et nourri par ce «gauchisme culturel» qui, pour partie, domine médiatiquement ce pays. Avec ce paradoxe qu’il n’y eut jamais autant qu’aujourd’hui de contemporains conscients du naufrage de cette société et qu’en même temps, jamais l’État n’est apparu aussi entravé pour endiguer le «cours des choses», ce «cheminement vers la catastrophe», selon le mot de Walter Benjamin.

Tout se passe comme si la classe politique était paralysée par la peur d’une répétition des émeutes de 2005. Si nulle part la peur ne peut tenir lieu de politique, c’est pourtant ce qui se passe en France depuis des décennies jusqu’au jour où la réalité vous oblige à rendre des comptes.

En 2015, lors de la réédition du livre de 2002, vous aviez déclaré dans un entretien au FigaroVox: «Les élus de terrain, tant de droite que de gauche, sont conscients des réalités… Comme s’ils craignaient, en parlant, de faire sauter un baril de poudre tant la situation leur paraît (et ici, ils ont raison) dangereuse.» Le baril de poudre est-il en train d’exploser?

Là où la plupart des politiques voient dans le compromis une société parvenue à l’âge adulte, leurs ennemis, eux, y voient une preuve de faiblesse. Deux systèmes de valeurs s’opposent ici, et le substrat socio-économique ne saurait expliquer à lui seul cette situation comme nous le disait déjà le sociologue Hugues Lagrange à propos des émeutes de 2005. En dépit du discours moutonnier qui y voit une nouvelle forme du racisme, il faut recourir aussi à l’anthropologie culturelle pour entendre les soubassements de cette crise.