Pourquoi ne s'est-il rien passé en France du 10 au 19 décembre 1582 inclus ? - Par Laurent Sailly

Pourquoi ne s’est-il rien passé en France pendant 10 jours en décembre 1582 ? Aucun fait d'armes, aucune découverte scientifique, aucun évènement historique dans l'histoire de France, aucun décès, ni mariage, ni naissance, ne sont enregistrés dans les paroisses françaises.


La réforme grégorienne : « pour le soleil »

Au début de son pontificat, le pape Grégoire XIII réunit une commission afin de corriger la dérive séculaire du calendrier julien (déjà constatée officiellement au concile de Florence en 1414). Cette commission devait d’abord rétablir l’alignement du calendrier avec le Soleil, définir un système d’intercalation qui ajuste l’année calendaire sur l’année tropique avec plus de précision et rendre le calcul de la date de Pâques conforme aux prescriptions du Concile de Nicée.

En effet, l’excès de jours intercalaires du système julien par rapport aux saisons astronomiques entraînait une avance de onze minutes par an des solstices et des équinoxes par rapport à l’année julienne. Hipparque et peut-être Sosigène avaient conscience de ce décalage, mais il ne fut pas considéré comme important à l’époque de la réforme julienne. En 1582, ce décalage cumulé était de dix jours. Il en résultait un déplacement de la date de Pâques vers l’été, fête du printemps et du renouveau, fondamentale dans le calendrier liturgique romain.

Le 24 février 1582, le pape Grégoire XIII promulgua la bulle Inter Gravissimas (bulle signée du 24 février 1581, car elle est datée selon l’ancien calendrier, qui plaçait encore le début de l’année au mois de mars), acte de naissance du calendrier qui porte le nom de son instigateur et qui est, encore aujourd’hui, utilisé dans la majeure partie du monde.

1. Structure du calendrier grégorien

« (…) seules les années séculaires divisibles par 400 seront bissextile. »
Bulle Inter Gravissimas

Le calendrier grégorien est analogue au calendrier julien de la Rome antique en vigueur jusqu’alors. C’est un calendrier solaire basé sur le retour au point vernal du Soleil chaque printemps (l’hypothèse de la révolution de la Terre autour du Soleil n’est pas validée à l’époque). En fait, la différence principale entre le nouveau calendrier et son ancêtre repose dans la distribution des années bissextiles.

On se souvient que le calendrier julien attribuait à l’année une durée moyenne de 365,25 jours alors que l’année tropique dure en moyenne 365,24219 jours. D’où un décalage de huit jours par millénaire par rapport au temps solaire, avec pour effet que la date de Pâques, déterminée par le 21 mars (sorte d’équinoxe de printemps légal issu du Concile de Nicée de 325), glissait progressivement en s’éloignant de l’équinoxe de printemps réel au point de se situer le 10 mars en 1582.

Le calendrier grégorien donne un temps moyen de l’année de 365,2425 jours. Aussi, pour assurer un nombre entier de jours à l’année, on y ajoute tous les quatre ans un jour intercalaire, à l’exception des années séculaires qui ne sont bissextiles que si leur millésime est divisible par 400. Il reste une erreur d’environ un jour sur 3000 ans contre un tous les 129 ans pour le calendrier julien (1).

2. L’ajustement grégorien avec le Soleil

« (…) afin de rendre à l’équinoxe de printemps la place qu’elle avait à l’origine et que les Pères du Concile de Nicée avaient fixée au 20 mars, dix jours du 5 octobre au 14 octobre 1582 inclus seront supprimés. »
Bulle Inter Gravissimas

Le décalage grégorien supprima donc dix jours et, dans les pays ayant immédiatement suivi Rome (Etats pontificaux et pays catholiques tels l’Espagne, le Portugal, les états de la péninsule italienne), le vendredi 15 octobre 1582 succéda au jeudi 4 octobre 1582 (le changement de calendrier modifie seulement les dates – le quantième – et non les jours de la semaine). Cette phase de la réforme a permis de fixer de nouveau l’équinoxe de printemps le 21 mars, comme ce fut le cas lors du Concile de Nicée de 325. En France, la suppression de dix jours eut lieu en décembre 1582, par lettres patentes du roi HENRI III, et le dimanche 9 décembre 1582 eut pour lendemain le lundi 20 décembre.

Car le passage du calendrier julien au calendrier grégorien n’eut pas lieu au même moment partout dans le monde, ce qui n’a pas manqué de causer des confusions. Le refus d’adopter le nouveau calendrier était principalement fondé sur une opposition politico-religieuse à la papauté. Comme le faisait remarquer avec dérision VOLTAIRE : « Il vaut mieux avoir tort contre le pape que raison avec lui. »

Lorsque la Grande-Bretagne protestante adopte la réforme grégorienne en 1752, le retard n’est plus de 10 jours mais de 11 (l’année 1700 ayant été comptée comme bissextile par le calendrier julien et étant considérée comme normale par le nouveau calendrier). Le mercredi 2 septembre de cette année fut suivi par le jeudi 14 septembre (2). C’est à la suite de la révolution bolchevique de 1917 que la Russie opte pour le calendrier grégorien en 1923. Mais c’est alors treize jours qu’il faut retrancher. La Révolution d’Octobre doit alors être commémorée… en novembre. (3)

D’une manière générale, tous les pays de culte majoritairement orthodoxe adopteront le calendrier grégorien avant 1927.

3. Le calendrier grégorien proleptique

En Histoire on se réfère au calendrier julien pour la période précédent 1582. Le basculement entre les deux calendriers ayant eu lieu à des dates différentes selon les pays, des problèmes de datation se posent parfois et une même date peut correspondre à des moments différents.

Il est néanmoins possible d’étendre le calendrier grégorien en amont de sa création en 1582 : le « calendrier grégorien proleptique ». Mais il est rarement utilisé.

NOTES :
1) L’astronome JOHN HERSCHEL a proposé d’amender la règle pour considérer les multiples de 4000 comme des années normales (bien que s’agissant d’années séculaires divisibles par 400). Mais du fait du raccourcissement de l’année tropique (évalué à 0,5 seconde par siècle) et de l’allongement du jour (de 1,64 milliseconde par siècle), il est illusoire d’arriver à ce niveau de précision, les incertitudes sur la durée de l’année sur 10000 ans étant du même ordre de grandeur.
2) Cette adoption du nouveau calendrier fut prétexte à émeutes, car certains prétendaient qu’on devrait payer un loyer mensuel complet avec seulement 21 jours ouvrés.
3) La Suède, qui utilisait le calendrier julien, tenta d’utiliser un calendrier julien modifié pour passer graduellement au calendrier grégorien sans appliquer le décalage de dix jours. Le processus devait réduire graduellement le décalage d’un jour par an pendant onze ans. Seule l’année 1700 fut ainsi modifiée et considérée comme année normale (selon le calendrier grégorien) et non bissextile (selon le calendrier julien). Revenant au calendrier traditionnel en 1712, il fallut ajouter deux jours intercalaires en février (année doublement bissextile et « créant » pour l’occasion un 30 février !) pour rattraper le retard pris en 1700 par rapport au calendrier julien en vigueur chez ses voisins protestants ou orthodoxes.