Entrisme des Frères musulmans : la bataille est-elle perdue d’avance ? - Par Guylain Chevrier et Emmanuel Razavi

Le ministère de l’Intérieur a diffusé une 1ère version du rapport choc documenté par les services de renseignement sur l’entrisme des Frères musulmans dans laquelle sont pointées de nombreuses défaillances de l’appareil d’Etat. Comment échapper à la logique qu’avait décrite Michel Houellebecq dans Soumission ?


Atlantico : Un rapport explosif de 73 pages rendu par les services de renseignement au ministère de l’Intérieur fait état d’un tableau alarmant sur l’influence des Frères musulmans en France. On dénombrerait ainsi 139 lieux de culte affiliés aux Musulmans de France, émanation de la société des Frères musulmans, auxquels il convient d’ajouter 68 lieux réputés « proches » répartis dans 55 départements. Il y aurait aussi 280 associations qui opèrent dans tous les domaines (éducation, finance islamique, jeunesse, etc). Doit-on s’en inquiéter ? L’entrisme est-il une méthode historique des Frères musulmans ? On se souvient notamment du roman Soumission où Michel Houellebecq l’évoquait.

Emmanuel Razavi :
Je vais vous exposer mon point de vue de reporter, qui a passé 25 ans à faire des enquêtes sur le sujet, notamment en Égypte, en Jordanie, en Irak, au Pakistan, à Gaza, mais aussi en France, en Espagne, en Allemagne et au Royaume-Uni. Ce qu’il faut comprendre à propos des Frères Musulmans, c’est que leurs fondateurs avaient pour objectif d’organiser toute société où vivent des musulmans, autour des valeurs de l’islam et de la charia. Leur projet était, et reste religieux, mais il est aussi social, juridique et politique. C’est là sa spécificité. Ils sont donc les tenants d’un combat avec un fort enjeu civilisationnel. En 2007, au Caire, j’ai rencontré Gammal el-Banna, le frère du fondateur de la confrérie. Il m’avait confié que l’une des premières cibles des fondateurs des Frères Musulmans, en 1928, c’étaient les dockers du canal de Suez. Cela entrait dans le cadre d’une stratégie assez large de rassemblement, qui allait du prolétariat aux intellectuels musulmans. Leur idée de révolution islamique et d’islamisation de la société a perduré jusqu’à aujourd’hui. Toutes les associations cultuelles et culturelles qui se disent proches d’eux opèrent ainsi, avec le but d’islamiser la société dans laquelle ils évoluent, y compris en Europe. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils ne s’en cachent pas. Donc oui, les Frères Musulmans représentent un danger pour la France et les démocraties européennes qui font face à un ennemi dangereux. L’organisation des Frères Musulmans fait de l’entrisme, et se répand dans toutes les couches de la société. Je le raconte depuis plus de deux décennies dans mes reportages pour le Figaro Magazine, ou Arte.

Guylain Chevrier : On rappelle à l’occasion de ce rapport cette harangue proférée en 1928 par Hassan-Banna, fondateur des Frères musulmans à Ismaïlia, dans la banlieue du Caire : « Nous, les Frères musulmans, sommes comme un immense hall dans lequel n’importe quel musulman peut entrer par n’importe quelle porte pour partager ce qu’il souhaite. Rechercherait-il le soufisme, il le trouverait. Rechercherait-il la compréhension de la jurisprudence islamique, il la trouverait. Rechercherait-il du sport et du scoutisme, cela est ici. Rechercherait-il le combat et la lutte armée, il les trouverait. (…) Vous êtes venus à nous avec la préoccupation pour la “ nation ”. Ainsi je vous accueille. » avec un dessein, recruter pour instaurer à terme un Etat islamique mettant la société sous son contrôle par la charia. Ce rapport indique que la France est devenue une porte d’entrée à ce projet.

On sait comment les Frères musulmans conçoivent leur projet politique, au contraire du wahabisme, c'est par l'entrisme, la séduction, la pénétration des institutions en donnant le change sur leurs intentions, se présentant avec une volonté d'apaisement tout en nourrissant l'ambiguïté, le double langage, qui avait atteint un summum lorsque Tariq Ramadan avait proposé de discuter d'un moratoire sur la lapidation. Une propagande bien huilée, qui passe par l'interprétation de la laïcité comme l'égalité des religions, ce qui induit que, si on ne donne pas par exemple aux représentants de l'islam les mêmes moyens dont dispose historiquement l'Église catholique, l'Etat est inévitablement « islamophobe ». Contrairement aux salafistes qui rejettent certaines des conceptions politiques occidentales, les Frères musulmans, eux, les voient comme un levier pour leur perspective, tels que la formation de partis ou de structures organisationnelles, la participation aux élections, l’accès des femmes à l’espace politique ou professionnel pour leur faire jouer un rôle dans leur stratégie prosélyte…