Guillaume Bigot dénonce un “mépris décomplexé pour le peuple” ou la haine du nouveau tiers état


Il y a deux ans, l'automne parisien était secoué par des manifestations inédites, celles des “gilets jaunes”. Une colère populaire révélatrice des fractures qui parcourent notre pays. Cette jacquerie fut désignée comme du populisme, dénonciation qui, selon Guillaume Bigot, « dissimule une populophobie qui n'a cessé de se renforcer au cours de ces quarante dernières années ». Cette fracture entre une élite grande gagnante de la mondialisation et une France d'en bas victime de la casse sociale et de la concurrence globalisée ne vient pas de nulle part, explique l'essayiste, chroniqueur et directeur d'une grande école de commerce, elle s'inscrit dans des siècles d'un « mépris décomplexé pour le peuple ». À la lumière de l'histoire française, il détaille dans Populophobie ce nouveau tiers état qui partage la société et dresse les perspectives à venir. Une analyse fine qui convoque Sieyès, Michelet ou encore Chateaubriand pour appréhender les causes et les conséquences de ce divorce particulier.

Valeurs actuelles. Selon vous, les élites françaises n'aiment pas le peuple. Quelles sont les racines de cette détestation ?

Guillaume Bigot.
Depuis mille ans, notre histoire est celle d'un pouvoir central qui refuse de plier face à toutes les puissances ayant essayé de le soumettre (Rome, Londres, Aix-la-Chapelle, Vienne, Berlin, Moscou, Washington ou Bruxelles). Paris n'y est parvenu qu'en s'appuyant sur le peuple contre ses élites, car celles-ci résistèrent à ce projet de conquête et d'unification, mais aussi car elles furent souvent tentées par la trahison. Cette histoire violente a très tôt enrôlé le peuple contre les “importants”. À Bouvines, Philippe Auguste dira : « Je porte la couronne mais je suis homme comme vous. » Cette couronne, c'est une jeune paysanne illettrée qui la posera sur la tête de Charles VII. L'union du peuple et du pouvoir central contre les élites offre la clé de voûte de l'histoire de France et, en même temps, sera à l'origine d'une nouvelle morphologie politique dans l'histoire, aussi patriotique que la cité mais bien plus grand, aussi universaliste que l'empire mais bien plus petit, l'État-nation.

Aujourd'hui, le divorce entre les somewhere qui restent attachés à l'État-nation et les anywhere promoteurs et bénéficiaires de la globalisation repérés par David Goodhart est consommé partout. Ce divorce rencontre un écho très particulier en France. Si la globalisation bouscule partout l'État-nation, nulle part comme en France elle ne soulève une question aussi existentielle. Et ce n'est pas tant l'intensité avec laquelle les classes dirigeantes sont rejetées en France, c'est que ce rejet entre en résonance avec l'ADN historico-juridico-politique de notre nation.