Frédéric Mas : est-il encore temps d’éviter la guerre civile ?


Atlantico.fr : La violence qui s’est emparée de l’espace public français a une fois de plus trouvé trouve son relai dans la sphère numérique, notamment dans les réseaux sociaux. La mort d’une jeune femme, Axelle Dorier, aide soignante renversée par deux chauffards lors d’une course automobile dans le centre-ville de Lyon est devenue l’occasion d’une rivalité entre pro-Adama et pro-Axelle réclamant chacun justice pour leur camp. La société française est-elle au bord de la guerre civile ?

Frédéric Mas :
La spirale de la violence ne pourra s’enrayer que par une prise de conscience des pouvoirs publics, qui depuis des années négligent sa mission essentielle, la protection des citoyens. Autant les dépenses pour la sécurité sociale ou la décentralisation ont explosé, autant celles pour la justice ou la police sont ridicules comparées à celles de nos voisins européens. La faute a un Etat qui à force de grossir ne sait plus hiérarchiser ses priorités, et se trouve désormais, tel Gulliver prisonnier des lilliputiens, pressé de répondre aux groupes d’intérêt et aux factions qui ont colonisé son grand corps malade et qui réclament de l’attention et de l’argent public.

Ici, c’est l’ensauvagement d’une partie de la délinquance qui est pointé du doigt par les uns, les violences policières par les autres. Dans les deux cas, on reproche à la justice de faillir à sa mission, par laxisme ou même par racisme. La violence de la mort d’Axelle Dorier a suscité une émotion légitime dans une partie de la population, et tout comme l’affaire Traoré, elle s’alimente d’un désir de reconnaissance adressé à l’Etat et aux médias.

Les deux cas ne défendent pas la même conception de la justice, et reposent sur des intuitions morales différentes qui peuvent se choquer les unes les autres. Pour les pro Adama, l’exigence de justice est sociale. Elle doit se traduire par une égalité de résultat : peu importe les moyens et les procédures, les victimes des violences policières doivent obtenir des réparations symboliques, voire matérielles. Pour les pro Axelle, l’exigence de justice est procédurale. On demande à la justice de satisfaire aux principes formels de l’Etat de droit et de l’égalité devant la loi.

Les réseaux sociaux se font le théâtre d’une compétition victimaire entre deux France parallèles, deux France parmi la multitude d’archipels qui constitue désormais notre société selon l’analyse de Jérôme Fourquet. Comment se fait-il que les médias et les politiques se penchent sur l’Affaire Traoré et que personne ne bouge pour celle de cette jeune fille ? Comment se fait-il qu’on glorifie Assa Traoré et qu’on laisse des chauffeurs de bus ou des promeneurs se faire tuer ? On assiste au même phénomène de « polarisation affective » qu’aux Etats-Unis après l’élection de Donald Trump, où les lignes de fracture se creusent de plus en plus entre droite et gauche, peuple et élites, métropoles et périphéries, groupes raciaux et groupes culturels devenus concurrents voire hostiles.

Il y a toutefois une différence fondamentale entre l’affaire Traoré et celle Axelle Dorier. Autant la première a bénéficié d’une couverture médiatique et politique extrêmement large et bienveillante, autant la seconde n’existe que grâce aux réactions « bottom up » des internautes qui se sont faits « lanceurs d’alerte » auprès d’une classe médiatique et politique qui d’ordinaire occulte la violence quotidienne que subit la « France d’en bas ». D’un côté, nous avons une cause portée par des entrepreneurs identitaires organisés qui ont l’oreille du pouvoir et des médias, de l’autre, une cause qui pour l’instant n’est portée par aucune organisation. C’est d’ailleurs ce qui peut alimenter le ressentiment des « pro-Axelle » contre les « pro-Adama ». Le combat identitaire des Traoré, parce qu’il est bien mieux organisé et donc mieux relayé, impacte beaucoup plus le monde politico-médiatique que celui de la justice ordinaire.