Guerre d’influence et de l’information dans le contexte de la guerre en Ukraine - Par Raphaël Chauvancy
La guerre en Ukraine a marqué le retour des affrontements militaires en Europe. Mais elle a aussi initié le début d’une guerre mondiale de l’information et de l’influence. Kiev joue sa survie. L’Europe de l’Est sa sécurité. Paris et Moscou, leur identité stratégique. Une analyse de Raphaël Chauvancy (CONFLITS).
Article paru dans le N°57 de Conflits.Les empires ne meurent jamais. Longtemps après leur destruction, ils agitent encore les rêves des hommes. L’ombre de Rome plane sur l’Europe, celle de Soliman le Magnifique hante Ankara et la nostalgie des grands Abbassides nourrit le panarabisme.
Moscou n’a pour sa part jamais fait le deuil de l’empire soviétique, dont la chute fut « la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle », selon le président Poutine. Il est plus qu’un rêve, un regret. Plus qu’un regret, un projet.
La Russie est bornée en Orient par la Chine et au midi par la géographie. Enfermée dans un immense espace diluant de steppes, de glaces et de forêts, elle a besoin de l’Europe pour être une puissance. Mais pas dans le cadre d’un partenariat qui la ramènerait à son poids économique, c’est-à-dire à quelque chose comme l’Espagne. Elle doit y retrouver une zone d’influence, à défaut de dépendances.
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L’Europe est vue comme un espace géopolitique mou à se partager avec l’Amérique, dont le Kremlin ne conteste pas la présence, mais l’empiétement sur ce qu’il considère comme son espace impérial naturel, à l’est du continent.
Les combats qui ensanglantent le Donbass ne sont que la partie la plus visible et tragique d’une guerre globale. L’objectif russe ne se cantonne pas, tant s’en faut, à la conquête de quelques arpents de terres à blé.
Conserver ou arrondir le Donbass sans réussir à mettre en place une nouvelle architecture géopolitique européenne dont elle tirerait les ficelles serait un échec pour la Russie. Une Ukraine libre, tournée vers l’ouest, l’enfermerait dans ses espaces immenses et marginaux, loin des centres de pouvoir et de richesse. Elle redeviendrait quelque chose comme la Russie d’avant Pierre le Grand. Sa puissance militaire même ne lui servirait plus de rien, l’éloignement géographique rendant désuètes menaces et pressions sur l’Europe. Un splendide isolement la sortirait du grand jeu des puissances.
Aussi, la Russie mène-t-elle, au-delà de la ligne de front militaire, un combat d’influence qui vise à saper le système international et une guerre de l’information destinée à neutraliser ses adversaires. Le front principal n’est pas le plus sanglant, malgré les apparences.
